la linogravure

Il n'est jamais trop tôt pour que l'art de la gravure et de l'estampe soit transmis aux nouvelles générations (et, même aux plus anciennes...)

Toutefois, pour capter leur intérêt puis leur attention, il faut d’abord savoir attiser leur curiosité. Léguer son expérience à une autre génération n’est jamais chose aisée, « Le laboureur et ses enfants », du bon Jean de La Fontaine, en porte témoignage.

Vendredi 22 mars 2019, 13h30, dans une moderne et proprette école primaire suburbaine, obligatoire, laïque et gratuite, une classe d’élèves de huit ans attend une démonstration de gravure en cet après-midi ensoleillé (Synonyme de distractions même pour les plus studieux élèves...) Vingt-et-un gamins sont assis sagement à leur table d’écolier, tous aussi bigarrés que l'est cette salle colorée par mille objets disparates, sous la houlette de leur dynamique institutrice : Pascaline.


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Entre les élèves et le tableau vert sombre de la classe, sur une double table d’écolier un peu basse, sont disposés les instruments de la passion du démonstrateur : une antique presse à vis de couleur corail sombre ; une boîte métallique vintage de la biscuiterie nantaise Lu ; deux matrices de linoléum, l’une bordeaux clair, l’autre marron foncé ; une cuillère à soupe en acier inoxydable ; un couteau de table à manche gris ; une spatule métallique avec un manche en bois ; un pot en verre empli d’encre noire avec son couvercle blanc ; un chiffon plié tout maculé de taches rouges et noires ; une plaque rectangulaire de marbre beigeasse ; et, enfin, un petit rouleau de caoutchouc noir emmanché d’une poignée rouge vif.

Après les civilités d’usage, la mystérieuse démonstration peut débuter. Le démonstrateur, ceint d’un tablier noir armorié d'un logo circulaire vert sombre, passe aux choses sérieuses et, surtout, aux réponses attendues par les regards interrogateurs qui se fixent sur ces choses alignées devant lui. Sur la droite des enfants, la presse à vis est l'objet de toute leur curiosité.

  • Comme elle a une énorme vis ! Clament-ils presque tous en chœur.

  • C’est pour mieux serrer, les enfants ! Comme naguère les vignerons pressaient leur raisin avec de semblables presses ou comme encore maintenant on écrase les olives pour obtenir de l’huile vierge, première pression à froid, garantie bio.

  • Ça sert à quoi cette presse ?

  • À quoi sert-elle cette presse ? Ou : que serre-t-elle cette presse ? Reprend Pascaline soucieuse d’une syntaxe correcte et du respect de la grammaire.

  • À imprimer, en serrant la vis très fort, des gravures ou des estampes. Vous allez voir très bientôt comment on procède, enchaîne le démonstrateur.

  • Estampe ? Qui connaît ce mot ? Interroge Pascaline.

Des bras restent croisés, des mains grattent les têtes ou des regards interrogateurs se croisent.

  • Estampe ! C’est un mot nouveau. Notez-le ! Savez-vous comment il s'écrit ? Interroge de nouveau Pascaline.

Chacun suçote son crayon, le cherche, le pointe au-dessus de la feuille de papier ou le laisse choir sur la table sous le regard désapprobateur de Pascaline.

  • Allez, je vais vous l’écrire au tableau : e, s, t, a, m, p, e ! C’est bien noté ! Conclut Pascaline.

Ainsi, pendant plus d’une heure quarante-cinq, la démonstration va-t-elle se trouver ponctuée par l’usage des objets nouveaux présents sur la table et par l’élocution et l’écriture de mots nouveaux propices à d’autres exercices ou à d’autres digressions.

  • Donc, cet objet est une presse à vis, souvent indispensable pour imprimer des gravures ou des estampes. Elle est assez ancienne et elle est un peu lourde car elle a été fabriquée en fonte, comme les cocottes de cuisson que l'on trouve dans les cuisines. Elle se nomme presse car elle permet d'exercer une forte pression entre ses deux plateaux. Connaissez-vous d'autres choses que l'on nomme presse ? Demande le démonstrateur.

  • Oui ! Les journaux !

  • Bravo ! On les nomme ainsi car, quand mes grands-parents étaient jeunes, les journaux ainsi que les livres étaient imprimés sur des presses semblables mais de dimensions bien plus imposantes que celle-ci.


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Ensuite, sur la gauche de la presse vient le tour des matrices (Encore un mot nouveau...) Il s’agit des plaques sur lesquelles on grave une image ou un texte ou les deux ensemble, comme sur la matrice marron foncé. Ces plaques ou matrices (Ah ! Ces mots nouveaux...) permettent d'imprimer avec de l'encre sur une feuille de papier ce qui est gravé sur ces plaques. Elles peuvent être, au choix du graveur, soit en bois : des planches ou du contreplaqué, soit en métal : du cuivre, du zinc ou même de l'acier, soit en pierre pour la lithographie (Encore un mot nouveau...), soit tout autre matière qu'un outil puisse entailler, comme du carton ou du plâtre, par exemple. La matrice de couleur bordeaux clair n'est pas totalement gravée. On peut y distinguer un dessin noir et des entailles plus claires. On devine qu'il s'agit d'un perroquet perché dans les feuilles d'un palmier. Celle de couleur marron foncé ressemble au logo circulaire du tablier du démonstrateur et elle comporte des écritures. Toutes les deux sont en linoléum (Et, voici un mot nouveau de plus...)

  • Linoléum, je pense que vous savez de quoi il s’agit. Où pouvez-vous trouver du linoléum ? Demande le démonstrateur.

Toute la classe ainsi que Pascaline ouvrent de grands yeux étonnés.

  • Mais, sous vos pieds ! Enchaîne dans un sourire le démonstrateur.

  • Sous nos pieds ? S’esclaffent les élèves dans une franche rigolade bien vite maîtrisée par Pascaline.

  • Oui, bien sûr, sous vos pieds car le linoléum est une matière que l’on utilise pour couvrir les sols dans les hôpitaux, dans les crèches, dans les écoles, etc. On utilise cette matière car elle se nettoie très bien, elle est solide, elle est écologique, et, elle sent bon ! Conclut le démonstrateur qui tend plusieurs morceaux de linoléum aux enfants les plus proches.

Ces échantillons circulent alors sous les nez enfantins qui les hument sans qu’aucun dégoût ne se manifeste.
  • Les graveurs utilisent souvent du linoléum car il s’entaille bien et il dégage une odeur agréable, celle de l’huile de lin que vous avez senti. (Mais, ce mot nouveau, d’où vient-il ?...)

  • C'est très simple : on écrit lin. Et, plus loin, oleum qui signifie dans la langue que parlaient les Romains : huile. Huile de lin, voilà linoléum ! En fait, il s'agit d'un mélange d'huile de lin, de farine de bois, de gomme arabique et d'un pigment coloré. Ce mélange est coulé en grande plaque sur une toile de jute. Puis, il est séché. Devenu très solide, il devient pourtant cassant quand il gèle et plutôt mou quand il fait très chaud et de plus en plus dur quand il vieillit, explique le démonstrateur.


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Les enfants s’approchent alors de la table pour savoir avec quoi et comment on grave ce linoléum. En demi-cercle, ils se pressent (Tiens ! Une autre signification du même mot...) pour découvrir le contenu de la boîte métallique vintage de la biscuiterie nantaise Lu : des gouges ! (Encore et encore un mot nouveau !...) C’est à dire des tiges d'acier qui sont emmanchées dans des demi-boules en bois. L'extrémité de chacune des tiges est entaillée et polie en forme de V ou de U, toutes de tailles différentes. Ces gouges, en pénétrant dans le linoléum, permettent d'enlever de la matière et de tracer un sillon en creux dans la plaque. Là où l'encre n'ira pas.

Le démonstrateur joint le geste à la parole : avec la gouge terminée par un tout petit V, il trace minutieusement et patiemment des traits très fins ; avec la gouge terminée par le grand U, il enlève un grand copeau de linoléum en un seul sillon sinueux et très large.

  • Attention ! Ces gouges sont très aiguisées et elles coupent ! Gare aux doigts de l’autre main qui ne tient pas l'outil. Il faut toujours la garder derrière la gouge qui avance dans le linoléum !

On se bouscule un peu pour regarder tous ces sillons qui se tracent sur la plaque de linoléum.

  • Maintenant, dit le démonstrateur, on va imprimer une gravure, sous la presse à vis avec de l’encre sur du papier. On va utiliser la matrice marron foncé, celle gravée du logo circulaire où figurent des écritures. Que remarquez-vous ?

  • C’est écrit à l’envers ! Répondent quelques enfants des premiers rangs.

  • Pouvez-vous lire ces écritures à l’envers facilement ?

  • L... a... F... ai... te... ed... Non... de... l'... se... Non... es... tam... pe....

  • Là, vous déchiffrez mais d’habitude, quand le texte est écrit à l’endroit, de gauche à droite, vous lisez bien plus vite sans vous tromper. Ici, quand les lettres regardent vers la gauche, c’est à dire à l'envers, on lit plus difficilement et beaucoup plus lentement...

  • Que va-t-il se passer quand la matrice sera imprimée sur la feuille de papier ? Demande Pascaline, préoccupée à développer un esprit logique chez ses élèves.


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Devant la grande diversité des réponses qui fusent, il vaut mieux passer directement aux travaux pratiques démonstratifs et imprimer illico cette matrice : ouvrir le pot d’encre noire ; en verser une cuillerée sur la plaque de marbre ; étaler l’encre versé sur celle-ci avec le rouleau de caoutchouc noir ; le rouler plusieurs fois dans tous les sens ; faire de même sur la matrice ; recommencer le roulage sur le marbre puis sur la matrice : vérifier à l’œil que l’encre est présente sur tous les reliefs de la matrice ; poser délicatement la feuille de papier sur la matrice encrée ; engager la matrice et le papier sous le plateau de la presse à vis ; serrer la vis (Et là, même pas besoin d’exiger le silence...) ; serrer plus fortement la vis ; tourner la vis dans l’autre sens rapidement pour dégager le plateau ; extraire précautionneusement la matrice et le papier de la presse ; soulever lentement la feuille de papier de la matrice et montrer le résultat à toute la classe.

  • C'est à l'endroit ! Fête de l'estampe 26 mai 2014 ! Avec Manifestampe ! S'écrient les enfants dans l'enthousiasme !

  • En imprime-t-on une autre ? Demande le démonstrateur.

  • Oui ! Clament unanimement les élèves.


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Après plusieurs tirages, pour terminer la séance sur un mot nouveau (Encore !...), le démonstrateur passe au nettoyage de la matrice, qui vient de servir plusieurs fois, avec des feuilles de vieux journaux qui lui servent de macules (Dernier joyeux mot nouveau. Ouf !...)

  • Pourquoi ?

  • Pour qu’elle soit propre !

  • Mais encore ?

  • Pour éviter que l’encre qui reste, sèche dans les creux et pour que les lettres gravées soient toujours bien lisibles afin de pouvoir ré-utiliser la matrice, insiste Pascaline.


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Grâce à des épingles à linge, les estampes obtenues sont mises à sécher sur un fil tendu au-dessus de la classe. Sans bousculade, la classe se dirige maintenant vers la cour de récréation. Au passage devant la presse, une fillette, lunettes sur le nez, visage surmonté d’une abondante chevelure ondulée et au sweat-shirt sur lequel est brodé : Princesse, tend au démonstrateur une feuille de papier brouillon où est écrit en grandes cursives : « Évaluation : 1000/1000 ! ». Transmission réussie ? Peut-être.


Notice : 22 mars 2019, de telles démonstrations de linogravure peuvent être légèrement, facilement et rapidement organisées, pour cela écrire au démonstrateur au moyen du formulaire contact.

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