Régis Debray

Après avoir délesté ma bourse des trente euros auprès de Gallimard (la culture n’a pas de prix, dit-on…), j'ai eu droit à cette lecture jubilatoire et roborative...


Si le style c’est l’homme, quel style ! (François Mitterrand savait choisir sa plume et ses hommes liges…)

Grand manipulateur de concepts et des mots qui les habillent ou les camouflent, Régis Debray en bon philosophe et médiologue (discipline universitaire dont il est le fondateur…) ne manque pas de style et pourrait en passer à d’autres qui en manquent lamentablement. Donc, un ouvrage à lire ne serait-ce que pour cela !

Il ne s’agit pas d’un essai, à proprement écrire, mais d’une compilation ordonnée et bien tempérée (Fondements, Monuments, Enseignements, Connivences, Confluences, Résipiscence…) de textes plus ou moins récents (ils n’ont pas encore la saveur de l’historique mais restent pour les plus anciens d’une actualité bien troublante…) dont le sujet principal est l’image fixe (bien qu’étrangement, il consacre la préface de ce livre à l’image animée du cinématographe de naguère…) Une compilation comme suite dirait-on à son ouvrage « Vie et mort des images ».

Néanmoins, les images (comme représentations fixes en deux dimensions sur une surface plane) et leur vecteur formel (peinture, gravure, photographie, etc.) ne sont pas l’objet privilégié dont disserte notre médiologue car il traite bien plutôt des résonances dans notre siècle des sujets, des contenus et des significations de ces images fixes. Quoique, parfois, (en bon médiologue...) il décortique méticuleusement le véhicule formel qui les porte…

En cela, son analyse du statut des images fixes dans la monde d’aujourd’hui est bien proche, intellectuellement s’entend, de la dénonciation faite par Aude de Kerros, dans la suite du pamphlet de Jean Clair « Considérations sur l'état des Beaux-arts », de la dictature du post-modernisme conceptuel (dit art contemporain) sur nos officialités. Toutefois, sur cette pente, on ne peut l’accuser de courtoises diableries frontales et nationales. Car, sur l’étendue du savoir et la vigueur de la pensée, Aude de Kerros est à Régis Debray ce qu’une jeune novice des carmélites est à un général des jésuites. On ne navigue pas dans les mêmes sphères (ceci dit plus vulgairement : y’a pas photo !…)

Cependant, s’il connaît la gravure de Rembrandt ou de Dürer, il ignore l’estampe d’aujourd’hui (comme médium spécifique de l'image fixe). C’est dommage pour l'estampe et sa notoriété. Par exemple et curieusement, il préfère l’anglicisme « street art » (à la française) quand il décrit le parcours en placards d’Ernest Pignon-Ernest en négligeant le médium estampe dont l'artiste use et qui s’use sur les murs où il les collent. Malgré cette ignorance partagée par nombre de penseurs contemporains, le lecteur (amateurs d’estampes ou imagier d’estampes) lui passera bien volontiers ses choix conclusifs et photographiques tant ses dissertations sur le stupéfiant image sont sources de jubilation, de réflexion voire de méditation sur l’art de l’imagier.

En outre des fondamentaux, qu’il rappelle dans la première partie de cette compilation, on lira avec délectation sa lettre ouverte au directeur de Beaubourg qui nous (estampières et estampiers) venge de bien des mépris des « curateurs » contemporains (nouveaux commissaires du peuple dispensateurs de la manne publique...) Ou bien encore, au sujet de la collusion du néologisme « Manifestampe », son court essai sur « Vie et mort du Manifeste ».

A lire donc, passionnément !

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