Portrait posthume

Il n’aurait sans doute pas aimé qu’on lui dressât un tel portrait virtuel, lui qui exécrait l’informatique et les ordinateurs et toutes leurs succédanées portables d’aujourd’hui.
Il y fut réfractaire avec persévérance toute sa vie. Il exécrait aussi l’automobile quoique dans une moindre mesure. Pierre Vella était un personnage hors du commun : dessinateur, peintre, graveur, polygraphe, lecteur passionné et passionnant, chineur et collectionneur, bavard impénitent, cuisinier inventif, judoka, pêcheur à la ligne et au lancer, il fut tout cela à la fois. Activités qu’il pratiquait avec une générosité sans égale, celle-là même qu’il manifestait envers tous ceux qui ont eu la chance de le croiser et de partager son amitié. Ce « Pierrot la barbouille » comme l’avaient surnommé ses premières relations des bords de Marne du côté de Sacy. À l’automobile qui lui donnait des hauts de cœur, il préférait la déambulation piétonne propice à la rencontre d’autre soi : hommes ou femmes, celles-ci de préférence, animaux, arbres, plantes et mêmes minéraux. Il fut un grand cueilleur de cailloux et un butineur d’âmes.
Petit et râblé, il fut un costaud qui ne craignait personne, qui ne s’en laissait pas conter et qui tint tête bien souvent a plus grand que lui, au figuré comme au propre. Car, il ne supportait ni l’absurdité des diverses bureaucraties auxquelles on se heurte trop souvent dans la vie courante ni la flagornerie des personnages galonnés imbus de leur petit pouvoir. Il fut une sorte de Don Quichotte dans le gabarit de Sancho Pança. Courageux, il n’hésita pas à l’âge où l’homme adulte arrondit sa bedaine et son menton, à ré-enfiler le kimono du judoka et à se heurter à la dure toile des tatamis d’un dojo méridien.


« Cantal » huile sur toile de Pierre Vella

Sa grande passion fut de dessiner et de peindre. Pierre, par tous les temps, à tout moment, en tout lieu, constamment, au crayon, au stylo à bille, à la plume tubulaire, au feutre, au stylographe, avec un bout d’allumette brûlé, sur des carnets, sans carnets, sur des tickets de métro, sur tout ce qui passait à la portée de sa main, croquait tout ce qui accrochait son regard affûté. Cette moisson, il la transcrivait à l’huile sur ses toiles sans aucune retenue. Il osait tout en grande ou petite composition sans compter, sans escompter la notoriété et sans se référer ni à aucune école ni à aucune mode. S’exprimait ainsi sa patte originale abondamment colorée avec ses assonances si diverses et si surprenantes. Sans abandonner la peinture à huile, ayant découvert les encres colorées, il élargit sa palette à d’autres supports : papier et carton. Il se plongea alors avec toujours autant de fertilité dans l’illustration, la bande dessinée et même le décor de théâtre. Comme tous les jeunes hommes de sa génération, appelés par la conscription, la guerre d’Algérie le marqua profondément. En témoigne, une de ses bandes dessinées « Chroniques terre à terre » qu’il dessina, coloria et calligraphia sur dix-huit contrecollés. (Voir ici)
Amoureux de l’estampe qu’il collectionnait savamment, Pierre se lança dans la gravure avec la même inventivité et la même abondance que dans ses dessins ou sa peinture. Maniant la gouge, en taille directe, il faisait feu de toute matière : contreplaqué, vieilles planches de bois récupérées, linoleum ou morceaux d’autres revêtement de sol, parfois du plexiglas avec une pointe. Il imprimait ensuite ses matrices à la va-que-je te-pousse avec un frotton, une cuillère à soupe, un rouleau à pâtisserie ou plus prosaïquement avec le poids de son corps sur une contre-plaque. Ensuite, il reprenait certains de ses tirages encrés de noir pour les colorier de diverses manières, ajoutant ici un fond, soulignant là un trait avec ses pinceaux. Visiteur assidu de nombreuses expositions d’estampes, Il contribua aussi régulièrement par ses articles critiques, bienveillants et pertinents, au journal « Groupe Corot – Graver Maintenant – les nouvelles ». Toutefois, jaloux de son indépendance, il ne fit partie d’aucun collectif, préférant aux affiliations institutionnelles des liaisons informelles et personnelles. Il se forgea ainsi de solides amitiés parmi les artistes stampassins qu’il visitait chaque année en joyeuses retrouvailles dans les allées du salon Page(s) ou celles des journées de l’estampe de la place Saint-Sulpice à Paris.


« L'homme à la bouteille » gouache d'illustration de Pierre Vella

Pierre Vella n’utilisait pas seulement son stylographe à la plume déliée pour dessiner mais aussi pour composer d’une écriture parfaitement lisible toutes sortes de texte : poèmes, nouvelles, etc. et, surtout, des missives dont il décorait leur enveloppe à sa manière, envoyées à ses nombreuses relations. Certaines en conservent certainement des tiroirs ou des cartons entiers. L’industrie du timbre-poste lui doit une fière chandelle même si parfois, à court de ces vignettes, il en improvisait une que l’administration des Postes trompée par ce subterfuge laissait passer à son destinataire légitime.
Lecteur passionné, il lisait tous les bouquins du plus petit au plus volumineux pourvu qu’ils témoignassent d’une aventure ou d’une expérience humaine véritable. Doué d’une mémoire prodigieuse, il se souvenait avec fidélité de leur trame jusque dans les détails. Il trimbalait toujours quelques bouquins dans ses poches, lecture en cours ou dons pour des amis. Car, lecteur passionnant, il pouvait vous narrant sa dernière ou moins récente découverte de lecture, vous donner l’envie impétueuse de vous y plonger vous aussi.


« Le banquet » gouache d’illustration de Pierre Vella

Piéton parisien, promeneur champêtre ou randonneur forestier, Pierre portait, avant que ce ne fut à la mode, sac à dos, besace ou musette en bandoulière. Accessoires du chineur et du collectionneur, ils s’emplissaient au fur et à mesure de ses déambulations attentives, depuis l’étal d’un brocanteur, la boîte d’un bouquiniste, la carpette d’un vendeur à la sauvette, la benne des rebus, la pente d’un stérile de carrière, le capharnaüm d’un dépôt sauvage ou la banalité d’un tas de gravillons, de mille merveilles : bouquins, estampes jaunies, outils en déshérence, fossiles éclatés, éclats de verroterie translucide, coquillages abandonnés. Il en encombrait ses tables, ses étagères et le moindre recoin laissé vide. Souvent, grâce aux mystères des colles époxydes, il ne laissait point ces  objets se morfondre isolés et il les mariait polygames en collages incongrus.
Parisien méridional et presque Levantin, sa faconde intarissable pouvait vous entraîner pendant des heures dans le déroulement d’une anecdote personnelle, d’une ire picaresque contre un concierge imprévoyant ou un bureau administratif imbécile, puis sans crier gare vous emmener dans le résumé d’un livre éblouissant à peine achevé, la description d’un visage ou une silhouette entrevue au détour d’une promenade, la chronologie d’un épisode historique, les ingrédients d’une recette succulente ou la valeur de l’œuvre d’un artiste maudit et méconnu. Mais, il savait aussi se tenir coi quand il allait à la pêche. Car, cet art est celui de l’observation, du silence, de la méditation et de la patience. La gente piscicole n’avait qu’à bien se tenir face à ses gaules et ses hameçons. Nul chevesne, barbillon, hotu, barbeau, tanche, brème et autre perche ou truite ne lui échappait. Le brochet ne pouvait se sortir de sa cache sans être ferré à l’entrée du trou d’eau où il se gardait tapis. Néanmoins, Pierre se lamentait trop souvent de l’état déplorable des cours d’eau hexagonaux dont il hantait les berges à l’aube et il préféra aux escapades trop souvent bredouilles sur les bords de la Loire ou de l’Allier les eaux claires des lacs du Maine étasunien où le black-bass abondait.


« Le pêcheur » linogravure de Pierre Vella

Jamais il ne se départit de son humour vif et allègre devant les aléas et les vicissitudes les plus rudes de la vie. Il jouait sur les mots, les assonances, les contrepets ou les coqs à l’âne pour faire surgir dessous la chose la plus tragique son rire et celui des autres. En témoigne, aux derniers jours de sa vie, sa réponse à ma carte de vœux que j’avais un peu stupidement intitulée : « Pour que vive… 2022 ». Il m’avait envoyé en retour une carte postale sous une enveloppe décorée de sa  main où figurait au recto un portrait de Victor Hugo accompagné de vers sur la mort de Léopoldine «  ...Il faut que l’herbe pousse et que les enfants meurent ;... » et au verso duquel Pierre avait écrit : « ? Pour que vive… (??) À toi de même pour que 22 v’là les fl(ocons) », comme un ultime pied de nez à la camarde qui l’emporta le 12 avril 2022 à l’âge de quatre-vingt trois ans.
Claude Bureau

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