Exposition d'estampes

Sous ce titre factuel et prosaïque, l’Association des amis d’Alfred-Georges Regner a exposé, du 2 au 17 décembre 2017, neuf de ses lauréats.

Animée par des membres de la famille Regner, cette association s’est fixé pour objectif de perpétuer la mémoire de l’œuvre peint et gravé d’Alfred-Georges Regner (1902-1987) et de prolonger, par la remise de ce prix, son action dans la création vivante d’aujourd’hui. Il est remis, tous les deux ans, lors du mois de l’estampe de Rueil-Malmaison (92) organisé par Graver Maintenant, à un artiste qui pratique l’art de la gravure et de l’estampe afin de récompenser l’ensemble de son œuvre.

Deux amis

Ce prix intitulé : « Prix Regner-Lhotellier », magnifie l’amitié qui liait ces deux artistes. Amitié peut-être née d’une complicité sensible entre leurs démarches esthétiques. En effet, Alfred-Georges Regner usait dans sa peinture et dans sa gravure d’une sorte d’écriture automatique du geste de la main où son trait de crayon ou sa taille gravée, tout en circonvolutions et arabesques, délimitait les contours de ses sujets et les plages de leurs couleurs et de leurs volumes. Il composait ainsi un tracé complexe semblable à celui dont usait, en bon maître-verrier, Henry Lhotellier (1908-1993) dans les découpes de ses vitraux et de ses collages.

La créativité d’aujourd’hui

Pour cette récente exposition, la famille Regner avait choisi à dessein le siège de Manifestampe sis au 5 rue Pierre Sémard dans le X° arrondissement de Paris. Afin de mettre en lumière chacun des neufs lauréats et les patrons de ce prix, Éric Fourmestraux (lauréat 2012) fut désigné pour dessiner préalablement la mise en cimaises des œuvres choisies parmi celles des onze artistes présentés dans le parallélépipède aux proportions homothétiques à celles d’un container transatlantique que forme le volume d’exposition mis à disposition par Manifestampe.

Le designer désigné s’acquitta remarquablement bien de ce projet d’accrochage sur les trois faces de ce parallélépipède. Cet accrochage s’accompagnait aussi, sur table, sur étagères ou dans des porte-cartons à dessins, de livres d’artiste, de céramiques ou d’estampes volantes offertes au regard de ceux qui voulaient bien butiner dans les cartons ouverts. Cette mise au mur respectait dans cet espace l’originalité et l’authenticité profonde de chacun des onze artistes tout en préservant leur singularité.



Des visiteurs attentifs

Prenant la visite dans le sens des aiguilles d’une montre, le jour du vernissage, un ancien élève d’Alfred-Georges Regner à Fontainebleau : Claude Abeille, membre de l’Académie des Beaux-Arts, put de nouveau admirer l’écriture automatique de son maître dans de petits formats, d’une grande vivacité d’exécution, disposés à côté de gravures de son ami Henry Lhotellier, dont une très expressive tête en taille d’épargne. Les œuvres des deux amis étaient suspendues dans leur encadrement d’époque, avec quelques photographies, comme si on venait de les ôter du papier peint de leur séjour domestique.

Ensuite, un carré de quatre estampes encadrées de blanc montrait toute la profondeur de manières noires dont leurs multiples épines acérées, roulées en boule par Muriel Rigal (lauréate 2008), hérissaient les plages blanches du papier.

Puis, un grand format de Christiane Vieille (lauréate 2010) confirmait sa parfaite maîtrise d’ondulantes traces d’un noir profond ou de doux gris savamment composés. Leurs succédait une série de trente succulents petits formats, de même dégradé du noir au gris, qui attisaient la convoitise du regard.

À ses côtés, six grandes planches de Léon Garreaud de Monvilliers (dernier lauréat en date : 2016) ressuscitaient en noir et blanc des vestiges de construction accumulés à la frange de territoires que ses estampes tentaient d’éclaircir par delà la poussière qui les recouvrait.

La petite face du parallélépipède opposée à la devanture avait été, quant à elle, dévolue à deux habitués de la galerie Schumm-Braunstein. Éric Fourmestraux (lauréat 2012), dans un clin d’œil graphique dont il a le secret, avait couché à même le sol le gisant de Marthe déjà décrit dans les colonnes des (« Nouvelles de l’estampe », n° 257, hiver 2016-2017, page 66, 2° paragraphe) et l’avait surmonté d’une scie passe-partout de bûcheron qui couinait pour l’éternité son zézaiement reposant. Anne Paulus (lauréate 2014) fidèle à sa recherche sur les matières et la transposition sur le papier de leurs textures à peine effleurées, déclinait, en quatre grandes estampes, l’empreinte de vase ou de calebasse qui s’accordait avec ses petites céramiques disposées un peu plus loin sur une plaque de verre.

Le territoire, son appréhension, son apprivoisement et sa représentation sont, comme chez Léon Garreaud de Monvilliers et Anne Paulus, de constants topiques dans les travaux d’Arne Aullas d’Avignon. Comme pour l’affirmer, elle présentait, en outre de deux de ses estampes, un grand livre d’artiste dont les textes étaient calligraphiés et illustrés de ses propres gravures ou celles plus collectives d’enfants qui avaient collaboré à l’entreprise. Intitulé : « Saint-Antonin, esquisse d’une géographie », ce livre est le fruit, « work in progress », d’une résidence d’artiste à Saint-Antonin Noble Val dans l’Aveyron, livre rare puisqu’en un unique exemplaire.

A sa droite, presque en contrepoint musical, Nicolas Sochos (lauréat 1998) se retrouvait dans neuf petits formats tous encadrés de la même manière, dont le pudique nu « Bella » que la taille suave et amoureuse du burin de Nicolas suivait dans sa chevelure déployée.

Presque compère et complice par leur voisinage, Yves Marchaux (lauréat 1996) avec son burin ou sa gouge vigoureuse faisait surgir de l’ombre d’une encre grasse trois figures rabelaisiennes dont il jubile encore.

Enfin, ce tour d’horloge s’achevait sur quatre figures toujours aussi poignantes de Véronique Laurent-Denieuil (lauréate 2000) qui sait susciter la compassion avec ses représentations de la tragédie humaine où se joue la destinée finale des corps.

Cette exposition administre une nouvelle fois la preuve que l’art de l’estampe porte, dans son inventivité renouvelée, des personnalités artistiques multiples et aussi qu’un parallélépipède transatlantique peut devenir un bel écrin pour mettre en valeur l’estampe d’hier et d’aujourd’hui.

Pour en savoir plus sur l’AAAGR, ses lauréats et le prix qu’elle décerne (voir ici)



Les commentaires sont fermés.

Fil RSS des commentaires de cet article