Croqué à la mine de plomb
par Jean Mulatier

Version #1 : laconique

Dessinateur, artiste-graveur et polygraphe.


Version #2 : communiqué de presse

Formé à l’École nationale supérieure des Beaux-arts de Paris, Claude Bureau pratique l’art du dessin, de l’estampe gravée et de l’écriture. Ses dessins et ses estampes font l’objet d’expositions personnelles ou collectives depuis 1986, tant en France qu’à l’étranger. Plus de cent cinquante estampes, souvent de petits formats, composent son catalogue.

Ses estampes, principalement gravées en taille d’épargne, transposent, en contrastes parfois brutaux, les choses naturelles et humaines. Ses dessins, en revanche, jouent avec de subtils changements de tonalité, de valeur et de lumière, tels des rêves inachevés.

Il fut lauréat du premier prix « Têtes de l’art » en 2004. Ses œuvres sont présentes dans les fonds du musée d’art contemporain de Chamalières, du musée de Carla-Bayle, celui de la ville de Metz et celui de la biennale internationale d'Érevan en Arménie. Il participe et anime plusieurs associations à vocation artistique : « Groupe Corot — Graver Maintenant » depuis 1987, « Actualité de l’estampe » et « Manifestampe — Fédération nationale de l’estampe » depuis 2004. Il assume le commissariat de nombreuses expositions importantes, thématiques ou collectives. Il conçoit et édite plusieurs livres dits d’artiste où figurent ses estampes ou ses textes. Enfin, il est l’auteur de plusieurs études et articles sur l’art de l’estampe publiés par des revues et magazines francophones.


Version #3 : biographie tortueuse

Avoir plusieurs cordes à son arc semble un avantage considérable dans ce parcours semé d’embûches qu’est la vie. L’apparence est trompeuse car il est souvent difficile de savoir laquelle tendre pertinemment et à quel moment opportun. Ce choix est d’autant plus délicat que la critique, suivie en cela par le public unanime, préfère le professionnel à l’amateur, le talent pictural d’Ingres à son violon ou la présidence de Valéry Giscard d’Estaing à son accordéon. Ainsi, comme les cordes s’entremêlent-elles avec constance, les passions de l’auteur pour le dessin et l’écriture se sont-elles, au cours de sa vie, emberlificotées quelquefois avec bonheur, quelquefois inextricablement dans la trame des illusions déçues.

Dessinant depuis toujours, il se passionne tout d’abord pour l’art dramatique. Tout jeune homme, il a la chance de devenir l’assistant régisseur de Jean Vilar au 17° Festival d’Avignon en 1963. Dans la foulée et l’éblouissement qui suivent cette enrichissante et enthousiasmante expérience, il fonde, avec une bande de copines et de copains, une troupe de théâtre : « Les Tréteaux de Sèvres » qu’il organise et anime jusqu’en 1975. Pour cette jeune et joyeuse troupe, il joue, met en scène, dessine des décors, écrit de nombreux spectacles et conduit d’aventureuses tournées dans les Corbières dont le souvenir s’estompe dans la mémoire des habitants du cru. Parallèlement il suit, avec plus ou moins d’assiduité, l’enseignement de Jacques Swobada en dessin et de Jean Faugeron en architecture à l’École nationale supérieure des Beaux-arts de Paris. Dans cet atelier, par des agrandissements aux petits carreaux d’estampes de Dürer, il se coltine à toutes les subtilités de la gravure du maître de Nuremberg et à la magie picturale du trait en noir et blanc.

Au cours de cette aventure polymorphe et profuse, il s’initie à l’estampe gravée en taille d’épargne afin d’imprimer tract et affiches nécessaires à la publicité de la troupe. Puis, il en poursuit l’utilisation à ses propres fins dans l’édition de cartes de vœux ou de faire-part de civilité. En outre, vers la fin de cette période de passions confusionnelles, il complète cette initiation avec celle de la photographie de paysages, d’architectures et de portraits d’où il tire de ses clichés précis des tirages argentiques en noir et blanc savamment composés.

En 1976, il abandonne le théâtre et toutes ces activités bouillonnantes pour se consacrer à sa vie familiale et professionnelle dans le bâtiment et l’immobilier, puis, enfin, dans l’édition et le journalisme scientifiques et techniques qui satisfont sa curiosité native.

En 1986, il présente au public un choix substantiel de ses dessins et de ses estampes gravées en taille d’épargne. Le succès de cette première exposition personnelle marque le point de départ de sa passion renouvelée, résolue et définitive pour le dessin, l’estampe et l’écriture auxquels il va s’appliquer désormais.

Fort de cette résolution, il rejoint, en 1987, un groupe d’artistes-graveurs dit « Groupe Corot » qui deviendra par la suite, en 1998, l’association « Graver Maintenant ». Dès lors, il coopère régulièrement à ses activités, il accroche ses œuvres dans ses expositions, il collabore à ses projets artistiques et éditoriaux et il concourt à son administration. Dans cette émulation vivifiante, il entame, au cours de ces années, la création de plusieurs séries d’estampes, essentiellement gravées en taille d’épargne. Il se lance aussi dans quelques nouvelles excursions gravées en utilisant la pointe sèche, la manière noire voire l’estampe dite numérique. Ainsi au fil du temps, plus de cent cinquante estampes figurent-elles raisonnablement dans son catalogue d’aujourd’hui.

De 1990 à 2002, il dirige et aiguillonne le comité de rédaction de la revue trimestrielle intitulée : « Groupe Corot — Les nouvelles » et qui s’intitulera ensuite : « Graver Maintenant — Les nouvelles ». Servi sur abonnement et sur huit pages, ce journal, dont la rédaction soutenue relate les activités du groupe, publie aussi des monographies consacrées à des artistes-graveurs connus ou méconnus et des réflexions et analyses approfondies sur la pratique de l’art de l’estampe où il acquiert une notoriété certaine.

Depuis 1997, dans la lignée d’une première expérience de commissariat d’exposition artistique : « Quand la parole a l’image », accomplie avec succès en 1985, ce rôle de concepteur et d’organisateur ne le rebute pas. Ainsi, prend-il part, seul ou avec une petite équipe, à un nombre notable de commissariats de manifestations artistiques conçues et mises en espace à partir d’un thème ou ordonnancées par un argument original.

Depuis 2006, il conçoit et administre le nouveau site de l’association Graver Maintenant dont il modifie l’aspect graphique en fonction des évolutions des usages et des modes changeants de consultation du réseau Internet (voir ici).

En 2004, dans la poursuite de cet engagement passionné pour l’estampe, il fonde, avec une poignée de collègues artistes-graveurs, conservateurs, historiens d’art, tailles-douciers et amateurs d’estampes, une fédération nationale de l’estampe, intitulé « Manifestampe » dont il assure l’animation depuis. Ce mouvement, qui rassemble tous les acteurs de l’art de l’estampe, promeut auprès du public cet art encore trop méconnu en France (voir ici).

Cependant, sa passion pour l’écriture ne le quitte pas, elle résonne en basse continue dans ce dense parcours. Ainsi, édite-t-il des ouvrages, dits « livres d’artiste » où l’écrit conserve toute la place qui lui sied ; soit qu’il en rédige le texte et l’illustre comme dans celui dédié à l’île Seguin ; soit qu’il y glisse ses estampes comme dans le « Sganarelle » d’André Belzon et bien d’autres opuscules dont les titres ornent le rayon d’une petite bibliothèque. De 2008 à 2011, il participe activement au comité éditorial de la revue pluridisciplinaire et biannuelle, publiée sur le réseau Internet : « En-quêtes » à laquelle il fournit des articles pour le sommaire de ses six derniers numéros et dont il devient le dernier webmestre (voir ici). Il rédige des études et des articles pour des revues comme « Caravelle »publiée par l’Université de Toulouse-Le Mirail (voir ici) et les « Nouvelles de l’estampe » publiée sous l’égide de la Bibliothèque nationale de France (voir ici) ou des échos pour « Vu et lu… pour vous » publiée par Manifestampe (voir ici). Enfin, de nombreux écrits : poèmes, pièces de théâtre, nouvelles, articles, études, etc. dorment encore dans ses cartons dans l’attente d’être publiés.




Deux témoignages

Noir sur blanc

La moustache en crocs, qu'il a longtemps porté, donnait à Claude Bureau ce petit air ironique cachant sa bienveillance inquiète qui sait être témoin actif de son temps par bien d'autres activités que celle de graveur.

Actuellement s'il a choisi des paysages tranquilles c'est qu'un message de paix y est contenu simplement. Nul besoin pour lui de graver en taille d'épargne des hommes torturés et des cris véhéments, et tout comme Chardin, un oignon sur la table suffit à le réjouir ou à parler de concorde universelle. Mais, il faut lire son théâtre pour savoir que la tranquillité n'exclut pas la revendication. Ainsi, l'air de rien, de la plume à la gouge, il ne change ni d'outil ni de propos.

Claude Bureau pratique la gravure en taille d'épargne sur linoléum et sur bois depuis longtemps et, en quelques années, il est passé des paysages en petits formats, fixes, photographiques, d'une forte construction, comme "Sieste I", aux thèmes déliés, libres, universels, unissant la description à la réflexion, ce monde à l'homme. Ses récentes "Vagues II", alliance du mouvement et de la lenteur du souvenir visuel, de la beauté de l'immobilité (qui permet seul à notre esprit par le canal de l'oeil de voir, d'apprécier, de retenir les formes), est une alliance de triangles renouvelés, que sous-tend une composition bien observée, naturelle. Un déséquilibre dans la nature se traduit sur le papier par un équilibre.

Son "Ganare e Camarde" dépasse l'hommage au théâtre et à Molière (dans une des estampes illustrant le "Sganarelle" d'André Belzon). Elle s'avance en philosophie sur le thème de la jouissance ou de la mort : ville déserte tuée de soleil, le ruisseau sec, les roseaux bruissants, les claies figées sans un souffle de vent, les ifs qui flambent, l'homme contre le mur, affalé, bouteille en main que surveille la Mort en robe noire. Rarement, petit format n'a suscité tant d'idées.

"Premier feu" où la flamme d'une voiture incendiaire, changeant de régime, devient le feuillage des arbres ou bien sont-ce les feuilles de platane dans l'atmosphère du récit qui, transformées en feu, ont brûlé le véhicule?

"Portillon sur sente", porte de potager sans bruit enneigée, l'encre devient ombre, froid mur bleu recouvert, jardin de l'oubli ou plaisir d'observer (observer se fait toujours en silence) la scène hivernale de la maison bien calfeutrée vue derrière la vitre. Comme dans ses nouvelles ramassées où l'essentiel est dit, car Claude Bureau grave aussi... à la plume d'oie, et, en bon judoka qu'il fut, raconte comme au pays du Soleil Levant. Son "Fjord", ses Corbières : "Peyriac de mer" ou "Sigean le salin", sont simples et grandioses à la fois. Architecte du visible, le graveur ne s'attarde pas en vaines fioritures. Le "Portillon sur sente" est une nouvelle, une histoire courte où ni la saison, ni le perce-neige, ni nos rêves d'enfants ne sont absents. Les poteaux rongés de sel disent l'histoire locale et la baie. On a envie d'y aller. L'attraction est rendue avec une netteté et la force d'un félibre.

Les derniers paysages de Claude Bureau (du moins les derniers connus de nous, spectateurs...) nous font oublier la matière même. Le linoléum, encore considéré, il faut le dire, comme le parent pauvre de la gravure, est pourtant un art peu facile : opposer du noir à du blanc avec comme seule échappatoire quelques striures. La seule liberté est dans cette distribution, j'allais dire : cette dispense du noir et du blanc.

Claude Bureau - lui à qui l'on doit également de somptueuses photographies noir et blanc, de natures mortes et de paysages du sud - distribue ce blanc ou le retient ou l'écarte, l'efface, avec une telle retenue qu'un esprit chagrin pourrait dire que l'émotion est cachée, à découvrir. Elle est là pourtant, pudique, mesurée, dans notre époque peu discrète, de criailleries, de téléphoneurs publics, de semeurs d'autobiographies et confessions en tous genres. Les grands arbres de l'Ile de Ré, dans "Perspective sinueuse", dont le cortège seul indique la sinuosité de la route invisible, ont la douceur de la main qui les fait jaillir, balancés dans le vent des extrêmes, de la matière rigide à l'ampleur des ciels de l'Atlantique.

Images qui frappent notre rétine, le travail de Claude Bureau n'est pas de ceux qui s'oublient.

Pierre Vella

Textimages

Les bois de Claude Bureau affichent dans ses représentations de ville, une belle plénitude. Je regrette pourtant l'absence de texte aux côtés des gravures. Pour moi, la gravure de Claude ne prend toute sa dimension que juxtaposée à la poésie de ses écrits...

Cette attente d'images juxtaposées aux écrits que j'exprimais lors de ma visite à Saint-Jean-Le-Blanc, je l'avoue d'autant plus facilement, a été comblée quelques jours plus tard, à l'issue d'une réunion du journal. Claude nous présente un texte merveilleux sur le sens de la vie, du temps qui s'écoule, thème illustré au feutre de façon multiple, futur projet de gravure. Il nous demande de choisir le dessin le plus "parlant". Nous sommes quatre et, curieusement, notre choix se porte sur une même représentation.

Malgré ce choix univoque, ma réflexion actuelle est tout autre : l'intérêt, la "musique" de la démarche de Claude ne résidait-elle pas dans la répétition de ce texte inscrit sur plusieurs feuilles simplement posées sur la table aux côtés d'images différentes ? Un même mot ne suggère-t-il pas de multiples sens ? N'est-il pas légitime, alors, que la répétition d'un même texte vienne rythmer différentes représentations graphiques. Loin de me lasser, relire après chaque image originale le texte, m'en offrait une perception nouvelle... Il me tarde maintenant, de "communier" avec tout ce gravé-écrit.

Édith Delattre-Matrat