Du Nord au Sud

Voici une nouvelle, jamais publiée mais retrouvée, dont l'actualité demeure brûlante malgré les vingt années écoulées depuis sa rédaction.

« Dans Arles, où sont les Alyscamps, ... Â»1

Il y avait quarante-trois ans que je n'étais pas revenu en Arles. En une génération, le visage d'une ville change mais ne varie guère. Ici, les Antiques ont assis le temps dans leurs pierres. Ainsi, j'ai reconnu le vieil immeuble qui hébergeait l'Auberge de la jeunesse, rue Nicolaï, son porche, sa cour et son escalier balancé. Ils abritaient autrefois nos conciliabules adolescents. Ils se sont envolés de cette cour que j'ai entrevue au travers d'une grille close par son digicode secret. Arles demeure encore une ville ceinte, défendue contre son immense territoire communal, sauvage et agraire, par le Rhône, par une déviation périphérique agrémentée de ronds-points allégoriques et par un collier de centres commerciaux multicolores.

À l'époque, cette opposition entre l'urbain et l'agraire était clairement empreinte de couleurs partisanes. Le rouge pour l'urbs, le bleu pour l'autre. Les répétitifs et vastes ateliers de la SNCF, héritière du PLM, fournissaient leurs suffrages à un municipe inamovible. Les faubourgs prêtaient aux mas prospères, aux manadiers et aux riziculteurs leurs manouvriers et leurs journaliers. Les pires taudis qui aient été abritaient de prolifiques familles de gitans, les « caraques Â» dans l'idiome du cru. La ville tolérait, chaque année, sur la place de Notre-Dame de la Major, la bénédiction carillonnée des gardians avec leurs dames arlésiennes assises en croupe sur leurs chevaux. En juste contrition, les manadiers encadraient les gitans par cette cavalerie, lors de la fête de Sainte-Sarah, aux Saintes-Maries-de-la-Mer. Des escadrilles de moustiques piquaient tout le monde mais chacun restait calfeutré derrière sa moustiquaire sur le territoire qui lui était ainsi échu.

Depuis, au gré des oscillations électorales, de la fermeture des ateliers ferroviaires et de la mécanisation des campagnes, un doux syncrétisme s'est coulé dans les ombreuses ruelles d'Arles. Aujourd'hui, tous les Antiques exigent leur obole pour se faire admirer. Sur le boulevard des Lices, l'improbable bâtisse de la « Maison du peuple Â», fruit du délire de quelque architecte voyer stalinien aux neurones perforés par les « pastagas Â», s'est débaptisée en « Maison des associations Â». La Bourse du travail, contemporaine de Fernand Pelloutier, a cédé le pas-de-porte devant le kiosque vitré et illuminé de l'Office du tourisme. Un armistice festif a succédé aux conflits rancuniers de naguère. Les occasions de communion ne manquent pas et leur profusion enfle le calendrier : de la bénédiction de Notre-Dame de la Major, aux ferias tauromachiques en passant par les « Prémisses du riz Â» ou les « Rencontres internationales de la photographie Â». Bref, les uns et les autres, tous s'emploient à faire fructifier la manne touristique. Aux escadrilles de moustiques se sont ajoutées des hordes de visiteurs pressés dont on s'ingénie avec talent à vider les porte-monnaie.

En regard de l'agglomération, la verdoyante campagne arlésienne, irriguée des mille canaux du Rhône, a peu changé depuis que Van Gogh y planta son chevalet. Des armées de tournesols continuent de veiller sur les roubines. En cet été de sécheresse, ce terroir étalait sa provocante humidité. Tous les arbres arboraient une insolente ramure de verts bien arrosés. Les prairies poussaient ou séchaient leur troisième fenaison alors que, partout ailleurs, elles paillassonnaient en jaune et gris. Les mas, à l'ombre des platanes, prospéraient en semi-remorques fourragères.

« La moisson Â» de Van Gogh (Cl. Van Gogh Museum)

Fatigués de la foule métropolitaine et de sa presse, nous avions délibéré de randonner à pied dans cette verdure pour rejoindre le pont de Van Gogh2, la seule antiquité qui ne fût pas encore soumise à péage. Ce dessein n'était pas facile à exécuter. On ne marche plus beaucoup en province. Les chemins vicinaux sont souvent abandonnés aux sauvageons. Ici, s'ajoute à la difficulté le dessin rectiligne des canaux. Ã€ défaut de ponceaux, il faut souvent effectuer de longs détours avant d'atteindre son but. À trop vouloir passer outre, à travers champs, on risque de s'embourber dans une parcelle inondée ou bien d'arriver devant un canal infranchissable. Toutefois, forts de notre résolution, munis de vagues indications orales et d'une carte touristique approximative, nous nous mîmes en chemin. Le ciel était clair mais un peu cagnard. Un mistral modéré rendait la chaleur supportable et les moustiques tranquilles et inoffensifs.

Après le franchissement de l'autoroute, de la voie ferrée et d'un canal, la quiétude campagnarde, enfin, nous accueillit. Elle était seulement troublée par les sautes d'humeur du mistral. Nous fîmes, à ce moment-là, une curieuse rencontre. Un vieil homme, nu-tête, traînant ses talons de son pas régulier, vêtu d'une chemisette jaune à carreaux flottante sur un pantalon de popeline foncée, portait au bout d'un de ses bras une cage à chat et, de l'autre, un cabas publicitaire en plastique, de ceux que vendent les grandes surfaces pour préserver la nature. Il cheminait sur la levée du canal qui longeait la route. En le croisant, nous échangeâmes un salut. Ce surprenant équipage m'intrigua d'autant plus qu'à cette heure-là, les méridionaux de son âge sont plus enclins aux délices de la sieste qu'au dur labeur des portefaix. Je le vis se diriger dans la voie communale en impasse qui menait au mas Vuibert. Il y disparut et, avec lui, ma curiosité insatisfaite.

Malgré plusieurs hésitations devant des voies de traverse qui se présentèrent sur notre route, nous arrivâmes sans encombre devant ce fameux pont. La ressemblance avec celui des tableaux de Van Gogh est flagrante. Contrairement à ceux-ci, l'original a perdu ses couleurs et a mal passé les ans. Le bois, mis à nu par le vent, le soleil et la pluie, s'épuise en longues fissures noires. Ses ferrures ne valent pas mieux. L'abandon de ce qui avait dû être un port et la solitude alentour amplifient sa tristesse. Devenu inutile, il s'ouvre au-dessus d'une écluse dont les portes sont réduites à leur seul squelette métallique. Un car vint, un instant, troubler la désolation du lieu. Un groupe de Japonais, cliquant à qui mieux mieux sur leurs appareils photographiques, partit à l'assaut numérique de la relique. Puis, le pont revint à sa désolation et aux rafales du mistral.

« Le pont de Langlois Â» de Van Gogh (Cl. Van Gogh Museum)

Pour le retour, il nous restait encore quelques loisirs. Au lieu de rebrousser chemin, nous décidâmes de rentrer par une autre voie. La tour de Saint-Trophime au lointain était un bon repère. Quel risque prenions-nous à nous aventurer plus avant dans la campagne arlésienne ? Des tournesols succédaient au foin coupé mis en rangs à sécher, des cannes de Provence barraient çà et là des prés de hautes herbes multiflores, des vergers s'ordonnaient après des maïs qui hésitaient à dorer, un alignement de peupliers suivait une roubine en tremblotant. La randonnée suivait un paisible cours, sans que rien, dans ce plat pays, ne semblât vouloir en indiquer le terme. Pourtant, les ombres s'allongeaient sur la route. Très au loin maintenant, la tour de Saint-Trophime commençait à rosir. À passer de l'une en l'autre de ces cultures, nous nous y étions proprement égarés. Providence du piéton contemporain, sous l'ombre des platanes qui menait à un mas, une automobile allait s'engager sur la route. En courant, nous abordâmes le conducteur pour lui demander notre chemin. «... Continuez sur cette route jusqu'à la manade Chapegeas. Là, à votre droite, prenez le chemin de terre. Vous tomberez sur les abeilles. Ensuite, vous rejoindrez la route d'Arles Â», nous dit-il. Les abeilles ? Des ruchers, sans doute ? Nous ne pûmes pas lui en demander plus, tant il était pressé de repartir, en bolide.

Sagement, nous suivîmes ses indications sans apercevoir l'ombre d'un rucher dans les parages. Au bout du chemin de terre, une allée de platanes majestueux menait à plusieurs grosses bâtisses entourées de grilles où se fermait un portail. Il aurait fallu entendre un a majuscule dans l'itinéraire que nous avait indiqué notre automobiliste. En effet, un panneau proclamait : «Les Abeilles - Fondation de France - Institution pour adultes handicapés mentaux - Centre d'aide par le travail.» Il s'agissait d'un ancien mas reconverti en cette charitable activité. En repentir, peut-être, du sort qu'avaient réservé les Arlésiens au plus célèbre pensionnaire de leur Hôtel-Dieu, Vincent Van Gogh. Nous n'étions cependant pas au bout de nos surprises. Du fond de l'allée, se dirigeant vers nous du même pas fatigué traînant sur les talons, le vieillard rencontré tantôt, en chemisette jaune à carreaux, bras ballants, maintenant libéré de ses deux fardeaux, s'avançait. Comment était-il parvenu jusqu'ici alors que nous l'avions laissé, au début de notre promenade, sur la voie menant au mas Vuibert ? Qu'avait-il donc fait de sa cage à chat ? Enfin, il allait être possible de satisfaire une curiosité si longtemps contenue. Nous attendîmes qu'il vînt à notre hauteur.

«Bonjour. Nous nous sommes croisés en début d'après-midi, près du mas Vuibert, vous vous rappelez ? Lui dis-je.
- Bonsoir. Oui, bien sûr mais je m'étais trompé de route..., répondit-il d'une voix lasse.
- En effet, c'est un cul-de-sac. Mais, qu'avez-vous fait de votre cage à chat ?
- Je l'ai menée, nous dit-il en désignant les Abeilles, à l'école du chat...»

La curiosité et l'indiscrétion avaient eu raison de l'énigme. Le rébus de cette rencontre se résolvait. Nous avions certainement affaire avec un des pensionnaires des Abeilles qui jouissait probablement d'une plus grande autonomie que les autres.

«L'école du chat ? ... Ah ! ? Alors, il y a une école du chat par ici ? Lui demandions-nous, de plus en plus intrigués.
- Oui ! Bien sûr. Oh ! Elle est bien compliquée à trouver. On m'avait donné de mauvaises explications. Elle est située derrière les Abeilles. Mon épouse ne pouvait plus s'occuper de la chatte; alors, je l'ai mené à l'« Ã‰cole du chat Â». C'est un refuge pour les chats. Elle y sera bien traitée. En venant, je me suis trompé de chemin. Cela m'a retardé...
- Et vous venez de loin comme cela, à pieds ?
- D'Arles. Du nord d'Arles. Un bon bout de chemin à mon âge. J'ai soixante et quinze ans. Il m'a fallu près de trois heures de marche, en me trompant, pour venir. Mais, je suis habitué à marcher. Le retour sera plus bref. Je me suis bien repéré maintenant...»

« Le pré aux iris Â» de Van Gogh (Cl. Van Gogh Museum)

Nous lui proposâmes de l'accompagner une partie du trajet, nous retournions, nous aussi, vers la ville. Il accepta volontiers. Les occasions de se raconter devaient lui être rares. Tout en marchant, il en profita. Il habitait avec son épouse une cité dans le faubourg nord d'Arles, bien au-delà de la gare SNCF, aux avant-postes de la ville, là où s'exercent les premières offensives du mistral et là où les premiers débordements du Rhône s'épanchent.

«Vous n'avez pas de voiture ? Lui demandais-je, un peu étonné par son obstination pédestre.
- Je n'en ai plus. Ils me l'ont brûlée...
- Qui cela, ils ?
- Ceux de la cité, si vous voyez ceux que je veux dire...
- Comment l'ont-ils brûlée, sur le parking de la cité ?
- Non pas du tout ! Dans mon box, au rez-de-chaussée de l'immeuble. Ils ont failli incendier l'appartement au-dessus. Les pompiers ont fait évacuer les quatre étages...
- Pourquoi vous ont-ils fait cela ?
- Par vengeance. Parce que j'avais appelé la police quand une de leurs bandes a cambriolé, de nuit, l'école en face de chez moi. Vous vous rendez compte, cambrioler une école ! Depuis, ils m'en veulent. Tenez ! Ils ont même caillassé mon épouse qui prenait l'air sur son balcon ! Cinq points de suture sur le front...
- Et... ? La police ne fait rien ?
- Pas grand-chose. Cela s'est calmé un peu quand elle en a coincé un, pour homicide. Vous savez, ils sont chez eux, ils sont Français comme nous... Enfin, soi-disant... Tenez ! Ils ont même fait la fête, toute la nuit, quand ils ont appris la mort du commandant Massoud... Quand on a fait trois minutes de silence pour le onze septembre à New-York, ils ont continué à jouer au football, à crier, à hurler...
- Et, pourquoi ne changez-vous pas de logement, de quartier ?
- Je ne peux pas. Vous n'y pensez pas. Les loyers sont si chers. Avec ma petite retraite, je ne peux pas... Arles a bien changé depuis plusieurs années... Il y a de moins en moins d'hirondelles et de plus en plus de moustiques...»

Il continua de nous parler de son fils, concierge de nuit dans un hôtel du centre-ville, de sa belle-fille, vietnamienne, qui travaillait dans un restaurant, et de son épouse qui les aidait en faisant leur lessive. Lui, il leur livrait chaque semaine leur linge propre par le bus. Aujourd'hui, là, pour la chatte, il n'y avait pas de bus qui allait à l' Â« Ã‰cole du chat Â». Il avait bien fallu faire, et en se trompant, tout ce trajet à pieds. Il nous égraina pas à pas sa petite chronique. Arrivé à l'embranchement qui menait au mas Vuibert, cause involontaire de notre rencontre, nos routes divergeaient, nous prîmes alors congé de notre compagnon de route.

«Bon retour, Monsieur... ?
- Diaz, Manuel Diaz...
- Bonsoir, Monsieur Diaz. Rentrez bien chez vous et sans encombre, lui dis-je, tout en me rendant compte du caractère maladroit de mon propos pendant que mes lèvres prononçaient les mots de ce vœu dérisoire.»

Nous le regardâmes s'éloigner sans hâte, talons traînants, bras ballants le long du corps, dans sa chemisette jaune à carreaux, flottante trop longue au-dessus de son pantalon foncé, vers sa lointaine cité du nord d'Arles. Moins lointaine dans son souvenir que l'Arles de sa jeunesse quand il caillassait, avec sa bande de copains, le « caraque Â» qui s'aventurait dans sa ruelle. Encore moins lointaine que son Espagne natale qu'il avait fuie avec sa mère, devant les Maures de Franco, vers le refuge du camp de Saint-Cyprien encadré par la gendarmerie mobile, avant de se fixer avec elle, après-guerre, dans le vieil Arles délabré que personne ne voulait plus habiter.
Claude Bureau
août-octobre 2005

1 – Premier vers du poème de Paul-Jean Toulet « En Arles Â».
2 – Dont le nom exact est : « Le pont de Langlois Â».

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